Comment la discussion sur le droit d’Israël à exister s’est infiltrée dans le discours dominant dans l'Occident
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Manifestation pro-Israel aux Etats-Unis (photo: Josh Evnin)

Un pays en question

PUBLISHED IN |  Jan 22, 07

« Ce n’est pas faire une faveur à Israël que d’affirmer son ’droit à exister’ », écrivait Abba Eban, dans un article de 1981, paru dans le New York Times. « Le droit d’Israël à exister, comme celui des Etats-Unis, de l’Arabie Saoudite et de 152 autres Etats, est évident et sans réserve. La légitimité d’Israël n’est pas suspendue en l’air, dans l’attente d’une reconnaissance de la maison royale saoudienne. De même l’Organisation de Libération de la Palestine n’a pas le statut légal lui permettant d’accorder ou de refuser de reconnaître quelque pays que ce soit. »

Cet article de l’ancien ministre des Affaires étrangères, l’un des porte-parole les plus impressionnants de l’arène internationale, a été écrit pour répondre au plan du roi Fahd d’Arabie Saoudite, qui proposait une reconnaissance implicite du droit d’Israël à exister comme constituant une partie de l’initiative visant à mettre un terme au conflit israélo-arabe. Eban écrivait encore : « Nul doute qu’aucun autre Etat, grand ou petit, récent ou ancien, ne considérerait comme une faveur ou une condition négociable, une simple reconnaissance de son ’droit à exister’. »

Depuis lors, la discussion sur le droit d’Israël à exister ne fait plus seulement partie de la sphère des parties arabes en conflit avec Israël, elle fait maintenant partie du discours européen et américain. Ces dernières années, particulièrement depuis la seconde Intifada et l’échec des entretiens de Camp David, on trouve un nombre croissant de discussions sur des thèmes tels que : “La création d’un Etat juif a-t-elle été une erreur ?”, ou : “Devons-nous coopérer à l’abolition d’Israël ?”.

Aucun gouvernement européen, et sûrement pas le gouvernement américain, n’approuve cette position. Qui plus est, les 25 membres de l’Union européenne ont déclaré, en 2005, que dénier à Israël le droit à l’auto-détermination – par exemple en affirmant que l’Etat d’Israël est une entreprise raciste – équivaut à de l’antisémitisme. Toutefois, cette discussion, qui était habituellement l’apanage de groupes éphémères, s’est infiltrée dans le discours dominant. De nos jours, on peut la trouver dans presque tous les pays occidentaux.

Ce phénomène a apparemment conduit les organisateurs de la Conférence d’Herzliya sur le thème de la Stabilité de la Sécurité Nationale d’Israël, qui a commencé hier, à inclure une séance spéciale sur la négation du droit d’Israël à exister. La séance, qui aura lieu demain soir, sera modérée par le Dr Fania Oz-Salzberger, de l’Université de Haïfa, qui écrit sur ce sujet dans des journaux américains et européens. Parmi les autres participants, il y aura l’ancien ministre canadien de la Justice, le professeur Irwin Kotler, Natan Sharansky, l’historien américain, Richard Landes, Malcom Hoelein, vice président de la Conférence des Présidents des Grandes Organisations Juives, et Abraham Fox, directeur national de la Ligue contre la Diffamation.

Trop long à venir

Eban. "Le droit d’Israël à exister est évident". (photo: Institut Lavon)

Eban. Le droit à exister est évident (photo: Institut Lavon)

Un exemple illustre de cette tendance est l’article de Tony Judt, historien juif américain hautement apprécié, qui a paru dans la New York Review of Books, du 23 octobre [2006]. Dans l’article, intitulé “Israël : l’alternative”, Judt proposait d’abolir l’Etat de la nation juive et de le remplacer par un Etat binational la Terre d’Israël occidentale.

Le principal argument de Judt est que l’Etat d’Israël est anachronique. Il affirme que les mouvements nationaux européens – qui sont à l’origine du sionisme – ont créé des Etats-nations à l’occasion de la désintégration de l’empire austro-hongrois, à la fin de la Première Guerre mondiale, mais que le foyer national juif a été forcé d’attendre trois autres décennies, jusqu’à la chute de l’Empire britannique.

Faisant fi d’exemples qui contredisent sa thèse (l’inde, le Pakistan, et la plupart des pays du Moyen-Orient et d’Afrique), Judt écrit qu’Israël est seulement « arrivé trop tard »…, et que « L’idée même d’un ’Etat juif’ – un Etat dans lequel des Juifs et la religion juive ont des privilèges exclusifs, dont les citoyens non-Juifs sont à jamais exclus – s’enracine dans une autre époque et un autre lieu. Bref, Israël est un anachronisme. »

L’article de Judt a causé une grande colère en Israël et dans le monde, et en conséquence, son nom a été enlevé du frontispice du journal The New Republic, qui l’y mentionnait comme collaborateur de rédaction. Mais au cours de la guerre de l’été dernier au Liban, un autre article, plus dur encore, fut publié, en Europe cette fois. L’intellectuel norvégien, Jostein Gaarder, auteur du best seller international, “Le Monde de Sophie”, écrivait dans le journal norvégien, Aftenposten : « Nous n’acceptons plus l’Etat d’Israël [...] Nous devons nous faire à cette idée : L’Etat d’Israël dans sa forme actuelle, c’est de l’histoire ancienne. »

Dans son article, qui contient de durs éléments eschatologiques et apocalyptiques, qui ressemblent à une prophétie messianique, Gaarder écrivait : « L’Etat d’Israël, par son art sans scrupule de la guerre et ses armes répugnantes, a détruit sa propre légitimité. Il a systématiquement dédaigné le Droit international, les accords internationaux, et un nombre infini de résolutions de l’ONU, il ne peut donc s’attendre à la protection de cette organisation. Il a déversé des tapis de bombes sur la reconnaissance dont il avait bénéficié de la part du monde. Mais, n’ayez crainte ! Cette époque difficile prendra vite fin [...] L’Etat d’Israël a violé la reconnaissance du monde et il ne connaîtra pas la paix tant qu’il n’aura pas déposé les armes. »

Gaarder concluait son article par une prophétie de fin des temps, qui prédisait la destruction d’Israël et un autre exil juif : « Si l’entièreté de la nation israélienne devait succomber sous ses propres intrigues et que des parties de sa population devaient fuir les régions occupées pour une autre diaspora, alors nous disons à leurs voisins : “Restez calmes et témoignez-leur de la pitié”. C’est un crime éternel sans rémission que de porter la main sur un peuple de réfugiés et d’apatrides. »

Parler des Juifs

Hélicoptère Americain en Iraq (photo: James Gordon)

Hélicoptère Americain en Iraq (photo: James Gordon)

La défense la plus fondamentale du droit d’Israël à exister est due au prof. Alan Dershowitz, qui prendra la parole au cours de la Conférence de Herzliya, par le truchement d’un programme par satellite en provenance des Etats-Unis. Dans son livre, The Case for Israel [Le droit d’Israël], Dershowitz affirme que lorsqu’ils débattent des Juifs et de l’Etat d’Israël, les gens ont souvent deux poids deux mesures. Par exemple, quand Israël est attaqué pour violation des droits humains, les accusateurs ignorent souvent les violations parallèles commises par ses voisins et d’autres pays. Cela soulève naturellement la question suivante : Comment se fait-il que sur les quelque 200 pays membres de l’ONU, l’Etat d’Israël soit le seul dont le droit à exister est mis en question.

La conclusion est que nier le droit d’Israël à exister en dit plus sur le dénégateur que sur l’Etat d’Israël. Oz-Salzberger est d’accord avec cette argumentation, et tente de classifier les violentes critiques d’Israël. En tout premier lieu, elle distingue entre « les arguments fondés sur ce qu’Israël fait réellement, ce qui peut être de la critique légitime, et les arguments sans lien avec ce qu’Israël fait ».

L’étape suivante sur le “pente glissante”, comme l’appelle Oz-Salzberger, est la critique qui vise Israël en tant qu’entité homogène, sans faire de différenciation entre le peuple et le gouvernement, ou entre les différents groupes politiques. « Quand les Allemands attaquent les Etats-Unis, par exemple, ils font le distinction entre l’Administration Bush et le peuple américain. Ils disent qu’ils ont un problème avec l’administration actuelle, dont sa décision de faire la guerre en Iraq, mais ils soulignent qu’ils n’ont pas de problème avec le peuple américain. Je n’ai jamais vu une dure critique d’Israël qui fasse cette distinction à propos d’Israël. Quand on ne fait pas la distinction entre la gamme des idées au sein de la société israélienne, c’est le signe manifeste d’un sentiment hostile à Israël. »

Les différents boycotts académiques d’Israël ressortissent à cette catégorie, dit Oz-Salzberger.

L’étape suivante sur la voie du déni du droit d’Israël à l’existence est l’affirmation : « La création d’Israël est une honte ». A titre d’exemple, Oz-Salzberger mentionne le sondage européen de 2003, dont le verdict était qu’Israël est le pays le plus dangereux pour la paix du monde, devant l’Iran et la Corée du Nord. Ces arguments peuvent avoir un arrière-fond antisémite, en connexion avec les théories de conspirations juives (“Les Juifs dominent Hollywood”, “Les Juifs tirent les ficelles de l’administration Bush”), mais ils peuvent n’être que de l’hostilité à l’égard d’Israël. Dans ce dernier cas, ils se focalisent sur le déni du droit d’Israël à exister.

Le Dr Richard Landes, qui participera aussi à la séance de demain, aborde le sujet en tant que médiéviste, et il déclare : « Dans mon domaine, j’ai remarqué un standard – les grandes manifestations d’antisémitisme ont eu lieu après des périodes caractérisées par des attitudes très positives envers les Juifs, qui peuvent être appelées philo-judaïques. Les meilleurs exemples sont les croisades et la Réforme de Martin Luther. Depuis 1945, spécialement aux Etats-Unis et en Europe, les Juifs ont été très bien traités, et c’est, semble-t-il, la plus longue période où ce fut le cas dans l’histoire. Je croyais que l’éruption viendrait du fondamentalisme chrétien, qui pouvait être déçu par les attentes excessives, avant 2000, mais, en définitive, il s’avère qu’elle vient de la gauche laïque.

Le tournant décisif a été le sommet de Camp David. Jusqu’alors, beaucoup de journalistes américains parlaient de grand optimisme, d’un sentiment que tous les problèmes pouvaient être réglés et que l’humanité allait dans une meilleure direction. Et puis, les discussions ont échoué, l’Intifada a éclaté et Israël a été tenu pour responsable de tous les problèmes du monde. »

Pour le sentiment de culpabilité

Soldats Russes en Chechnie (photo: www.kremlin.ru)

Soldats Russes en Chechnie (photo: www.kremlin.ru)

Le site de Landes, www.seconddraft.org, suit les comptes-rendus médiatiques concernant le Moyen-Orient. Il affirme : « Des voix se sont élevées, dans le monde arabe, pour nier le droit d’Israël à exister, mais, ces dernières années, on en a entendu en Occident aussi. L’une des raisons de ce phénomène est simplement la realpolitik. Personne ne met en question le droit de la Chine ou de la Russie à exister, bien qu’il soit évident que ces pays violent bien davantage les droits humains – en Tchétchénie et au Tibet -, qu’Israël ne le fait ; mais Israël est un petit pays, et l’on peut, sans problème, imaginer qu’il cesse hypothétiquement d’exister.

Mais il y a une autre explication : le plaisir que l’on ressent du malheur des autres (Schadenfreude), surtout dans les milieux de la gauche laïque. Beaucoup d’Européens prennent plaisir à condamner Israël et à affirmer qu’il est la source de tous les problèmes, parce que cela les soulage de leurs sentiments de culpabilité à propos de l’Holocauste. Tel est réellement le but des Européens : sentir qu’ils ne sont plus coupables, ou au moins que leur culpabilité n’est pas tellement terrible. »

Landes dit que ce sont habituellement les cercles intellectuels de gauche qui dénient à Israël le droit d’exister. Ils tentent d’éviter d’être catalogués comme “pécheurs” pour avoir fait du tort à d’autres nations. « Mais », dit Landes : « Si la naissance d’Israël est peccamineuse, alors, toutes les nations du monde sont nées dans le péché – à plus forte raison un pays comme les Etats-Unis. »

Landes dit, avec un sourire, qu’il ne rejette pas catégoriquement l’idée que l’Assemblée générale de l’ONU adopte une résolution affirmant qu’Israël n’a pas le droit d’exister. « Au niveau diplomatique, il s’agit d’une alliance avec le monde arabe. L’Europe essaie de faire contrepoids aux Etats-Unis sur la scène internationale, et tente par conséquent de se rapprocher du monde arabe. Cela, bien entendu, a des conséquences démographiques que l’on peut voir dans toutes les villes européennes. Le sérieux problème qu’ont les Européens avec les musulmans l’a menée à faire d’Israël un bouc émissaire. Ils voient cela comme une solution commode à la menace musulmane. »

(Traduction: Menahem Macina)