L’affaire al-Dura est au centre d’une plainte en diffamation en France: Le plaignant Charles Enderlin et le défendeur Philippe Karsenty attestent que c’est le combat de leur vie
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Mohammed al-Dura et son père Jamal

L’affaire al-Dura revisitée

PUBLISHED IN |  Nov 1, 07

Si vous demandez à Philippe Karsenty pourquoi il s’impose tout cela, il vous répondra : « Je ne suis que le messager ». Ce combat contre la chaîne publique de télévision française, France 2, qui dure depuis déjà trois ans et qu’il ne mène pas avec l’appui de l’Etat d’Israël, Karsenty, conseiller financier juif prospère de 41 ans, affirme qu’il a pour but de faire savoir au monde entier à quel point les comptes-rendus et reportages sur Israël sont déformés dans les moyens de communication français. Et peu importe que les autorités israéliennes ne l’épaulent pas – et mieux vaut ne rien dire de l’establishment français, ni des communautés juives locales –, l’important, c’est que l’objet qui a motivé son combat : le court reportage, diffusé au début de la deuxième Intifada, en septembre 2000, sur la mort de l’enfant Mohammed al-Dura sous les balles israéliennes, risque de se transformer en une nouvelle mouture des “Protocoles des Sages de Sion”. Et s’il ne combat pas ce phénomène, des Juifs du monde entier en souffriront durant encore un siècle.

Au cours des semaines écoulées, l’affaire a de nouveau fait les gros titres, en raison de quelques événements qui ont eu pour effet de donner de l’élan à Karsenty. Au milieu du mois de septembre, dans le cadre de la procédure judiciaire en cours qui oppose Karsenty à France 2, le tribunal parisien a exigé de la chaîne de télévision qu’elle lui transmette, dans son intégralité (matériau brut), la cassette vidéo à partir de laquelle a été réalisé le reportage sur Al-Dura. A la fin du mois de septembre, sept ans après l’incident, le chef du Service gouvernemental israélien de Presse, Danny Seaman, a exprimé son opinion, selon laquelle les événements de ce jour-là ont été mis en scène par le caméraman de la chaîne de télévision française, Talal Abu Rahma. Quant à Tsahal, il a adressé, début septembre, à France 2 et à son correspondant à Jérusalem, Charles Enderlin, une lettre qui fait allusion à « ce qui semble être la mort de l’enfant », et qui demande officiellement à visionner l’enregistrement, en raison du soupçon qui s’est fait jour, selon lequel il s’agit d’une mise en scène. Officiellement, Tsahal n’a jamais reçu de copie de la vidéo, en raison du fait que France 2 posait comme condition à sa transmission que soit constituée une commission d’enquête indépendante non militaire.

Karsenty estime également que l’extrait [les 59 secondes diffusées dans le monde entier] a été mis en scène. Il va même plus loin : sur son site Internet, “Media Ratings”, consacré à l’évaluation des moyens de communication français, Karsenty a écrit, le 22 novembre 2004, que la mort de Al-Dura est une mise en scène, et que la manière dont la chaîne s’en est servie “fait honte à la France et à son service public d’information”.

Quelques semaines plus tard, France 2 et Enderlin portaient plainte en diffamation contre Karsenty. Deux ans après, il était reconnu coupable et condamné à payer la somme symbolique d’un euro (et 3 000 euros de frais de justice).

Mais Karsenty ne renonça pas :

« Le jour même – le 19 octobre 2006 -, j’ai immédiatement interjeté appel », déclare-t-il, de son bureau parisien, lors de sa première interview aux médias israéliens.

« Je ne suis même pas sorti du palais de justice, je n’ai eu qu’à descendre quelques marches pour me rendre dans un autre bureau. Mon avocat m’a dit que je pouvais attendre, mais je savais que j’avais raison, alors, pourquoi renoncer ?

Au cours de l’année écoulée, Karsenty a cherché témoignages sur témoignages en vue de la première audience d’appel. Au cours de cette audience, qui a eu lieu en septembre 2007, le juge a demandé à voir l’enregistrement complet (dans le jugement précédent, France 2 avait choisi de ne pas montrer la cassette, et Karsenty n’avait pas exigé qu’elle fût produite). Dans deux semaines, sera montré le matériau brut, dont la durée totale, selon plusieurs témoignages, est de 27 minutes. Karsenty espère que la vidéo convaincra le tribunal qu’il dit la vérité. Au cours de la dernière audience d’appel, qui aura lieu en février 2008, Karsenty a l’intention de faire état de l’avis de spécialistes, parallèlement à des citations de propos émis par Enderlin et par le caméraman Abou Rahma, en diverses circonstances, au cours des années passées. Une chose est claire : ce combat-là, Karsenty n’a pas l’intention de le perdre.

Image symbolique

Philippe Karsenty

Philippe Karsenty

L’affaire a commencé il y a 7 ans et un mois. Enderlin se trouvait alors dans les bureaux de France 2, dans l’immeuble qui porte le nom de “Ulpanei habirah” [Studios de la capitale], rue de Jaffa, à Jérusalem, et quand le caméraman permanent à Gaza, Talal Abou Rahma, commença à lui transmettre des images terribles, Enderlin, correspondant chevronné et expérimenté, comprit immédiatement ce qui lui arrivait dans les mains – un matériau qu’on n’a qu’une fois dans sa vie. Les employés présents dans l’immeuble, qui regardaient les écrans de télévision installés à tous les étages, se mirent à poser des questions, ce qui ne fit que renforcer le sentiment d’Enderlin. Il édita le matériau, rédigea un reportage de 60 secondes et sollicita la réaction du porte-parole de Tsahal. Mais comme celui-ci faisait la réponse habituelle : « Les Palestiniens se servent, de manière cynique, d’enfants et de femmes », Enderlin décida de ne pas diffuser cette réaction.

On ne saurait sous-estimer l’importance de ces images, à retourner les entrailles, qu’Enderlin diffusa dans l’édition du journal télévisé de ce soir-là, le deuxième jour de la seconde Intifada. Pourtant, le conflit israélo-arabe n’a pas commencé avec Mohammed al-Dura, mais l’image de l’enfant impuissant, cherchant à se protéger d’une rafale de balles se transforma immédiatement en symbole.

Dans leur livre “La septième guerre”, Amos Harel et Avi Issacharoff écrivent : « L’image du père et de l’enfant ouvrit les vannes à un flot puissant de désirs de vengeance. » Au cours de manifestations organisées quelques jours après par les Arabes d’Israël, on pouvait déjà voir la photo de al-Dura sur des panneaux et des banderoles. En quelques jours les images furent diffusées de la Malaisie au Maroc, et de Francfort à Tokyo. Elles déterminèrent l’image d’Israël en tant qu’Etat brutal et assoiffé de sang, face auquel de pauvres et faibles Palestiniens tentent de survivre. Si les soldats de Tsahal tirent, sans raison et durant de longues minutes, sur un enfant sans défense, qui sait ce qu’ils font d’autre ?

Sept ans plus tard, dans les bureaux de France 2 à Jérusalem, dans la pièce où fut réalisé le reportage, Enderlin a encore du mal à comprendre comment on peut mettre en doute l’authenticité des prises de vues. Vêtu d’une veste à larges poches de journaliste de terrain, d’une voix fêlée par les cigarettes, bien qu’il ait cessé de fumer, Enderlin affirme que son homme de Gaza, Abou Rahma, travaille avec France 2 depuis plus de 10 ans. Il considère, pour sa part, qu’il s’agit d’un homme absolument fiable. De plus, demande Enderlin, « si Tsahal avait des doutes concernant sa responsabilité dans l’événement, pourquoi le Chef d’Etat-major adjoint d’alors, Moshe Yaalon, a-t-il cru bon d’exprimer son regret de la mort de l’enfant ? Et pourquoi, trois jours après l’événement, le chef des opérations, le général Giora Eiland, a-t-il établi qu’”il est probable que l’enfant a été atteint part un tir de Tsahal” ? »

Enderlin, 62 ans, essaye d’arborer une contenance tranquille, mais il est clair que cette affaire plane sur lui comme un nuage sombre. Il n’a rien du correspondant classique qui arrive pour 3 ou 4 ans – aujourd’hui, à Jérusalem, demain au Kosovo, et après-demain à Pékin. Enderlin a lié son destin à l’Etat d’Israël, après avoir été volontaire dans un Kibboutz, à la fin des années ’60. Il décida de faire aliya et, dans les années 1970, il travailla à Kol Israel [La voix d’Israël]. Il reconnaît qu’il fait un peu de schizophrénie : Français, Israélien, correspondant étranger et citoyen local. Au mur de son bureau est accrochée une grande caricature portant la signature de Shimon Peres. Il connaît tout le monde, en France et en Israël, et tout le monde (ou presque) le connaît. Jamais, dit-il, n’ont été émises contre lui des allégations comme celles qui l’accompagnent depuis ce jour de septembre 2000.

Ces allégations ont commencé à se faire entendre peu de temps après l’émission. Dans les premiers jours qui suivirent l’événement, on entendit des voix isolées, en France et en Israël, affirmant que, de leur position au carrefour de Netzarim, les soldats de Tsahal ne pouvaient pas tirer sur Mohammed al-Dura et sur son père, qui se cachaient derrière un fût de béton de faible hauteur. Deux mois plus tard, au cours d’une conférence de presse, le général alors en charge de la région sud, Yom Tov Samia, donna sa version – surnommée, à l’époque, “version minimaliste”. Samia se basait sur les résultats d’une commission d’enquête désignée par lui, et dont la composition et le travail donnèrent lieu à une dure critique (voir l’annexe). Le général commandant en chef déclara que, au vu des échanges de tirs entre soldats de Tsahal et hommes armés palestiniens, au carrefour, « il est plus probable que l’enfant et son père aient été atteints par des Palestiniens que par les soldats de Tsahal. »

Les médias d’Israël et de l’étranger, dont France 2, parlèrent de la conférence de presse sur un ton qui allait du scepticisme à l’étonnement et ne revinrent plus sur l’affaire. Il semble que cela arrangeait Israël. Comme l’écrivait alors Amos Harel, dans Haaretz : « L’hypothèse est que, de toute manière, Israël a tout à perdre dans cet événement. »

En fait, l’affaire cessa d’être à l’ordre du jour, à l’exception d’un documentaire allemand, qui éveillera plus tard la curiosité de Karsenty, et d’un long reportage du mensuel américain, Atlantic. Mais la blogosphère française se déchaîna. Rédacteurs de Blogs, journalistes indépendants, authentiques spécialistes et spécialistes autoproclamés – presque tous juifs, et tous des personnes privées –, analysaient sans relâche les toutes premières images diffusées par la télévision. Ici, dans la blogosphère, se développa la “version maximaliste”, selon laquelle, non seulement les soldats de Tsahal n’ont pas tiré sur Mohammed al-Dura, mais tout l’événement a été mis en scène par le caméraman palestinien de France 2, à des fins de propagande.

Je ne regrette rien

Charles Enderlin

Charles Enderlin

Enderlin dit aujourd’hui que France 2 aurait dû déposer plainte dès 2001 contre tous ceux qui la calomniaient, ainsi que lui. Mais la chaîne préféra ne pas le faire, jusqu’à ce que, fin 2004, se produise un événement : deux journalistes français de premier plan, Denis Jambar, et Daniel Leconte, critiquèrent durement Enderlin et son reportage. Jeambar, qui était directeur de L’Express, et Leconte, réalisateur de documentaires pour des chaînes de télévision, telle Arte, publièrent un long article dans le journal Le Figaro, après avoir visionné le matériau filmé brut [rushes] que France 2 leur avait communiqué. Ils écrivaient : « Au moment où Charles Enderlin donnait le gamin pour mort, rien ne lui permettait d’affirmer qu’il [le garçon] était vraiment mort et encore moins qu’il avait été tué par des soldats israéliens… Nos confrères de France 2 ont reconnu devant nous qu’en fait, rien ne permet de dire que l’enfant a été atteint par des tirs israéliens. »

Toutefois, soulignent les deux journalistes, « Nous ne partageons pas le point de vue selon lequel l’événement a été mis en scène. »

Lors d’une interview réalisée par la station de radio juive RCJ, en février 2005, Leconte affirme que le compte-rendu selon lequel les soldats de Tsahal avaient tiré sur l’enfant, « correspondait en gros à ce que l’opinion française voulait entendre, et que c’est ce qui est le plus préoccupant… il y a une grille de lecture de ce qui se passe au Proche-Orient, et les faits sont adaptés à [cette version des choses]. »

Ces dures affirmations ont-elles porté atteinte à votre bonne réputation en France ?

« Jeambar et Leconte sont deux journalistes qui n’ont jamais mis les pieds à Gaza, et certainement pas en période d’affrontement. Je pense qu’ils se trompent. Je continue à travailler et à interviewer qui je veux. Au vrai, cela a eu pour conséquence que les médias français ressentent une pression de diverses organisations, pas seulement juives, pour qu’ils se concentrent moins sur Israël, car elles pensent que cela causera des ennuis. On me dit des choses comme : “Y aura-t-il encore un procès ?” »

La directrice de l’information de France 2, Arlette Chabot, a déclaré au Herald Tribune, en février 2005: “Personne ne peut dire avec certitude qui a tué al-Dura, les Israéliens ou les Palestiniens”. En tant que journaliste ayant diffusé des images aussi dramatiques, cette affirmation ne vous inquiète-t-elle pas ?

« Je maintiens ce que j’ai dit alors, mais si ma patronne (A. Chabot) pense autrement, cela se peut aussi. Je serais très surpris s’il s’avérait que des Palestiniens ont tiré sur al-Dura, cela va à l’encontre de tout ce que je sais de l’événement. Mais s’il devait y avoir une enquête conforme aux normes internationales, moi-même et Abou Rahma sommes prêts à subir le test du polygraphe [détecteur de mensonges], mais nous demandons que les soldats de la position [située au carrefour de Netzarim] soient aussi soumis à ce test. En tout état de cause, mon problème concerne l’affirmation selon laquelle l’événement a été mis en scène. Toute autre affirmation vérifiée, nous sommes prêts à la diffuser. »

Rétrospectivement, se peut-il que vous ayez été trop pressé, ce soir-là ?

Je ne pense pas. Si je n’avais pas dit que le père et le fils avaient été victimes d’un tir qui venait de la position de Tsahal, on aurait dit, à Gaza : Comment se fait-il qu’Enderlin ne dise pas que c’est Tsahal ? De plus, la manière dont Israël a agi après l’événement a renforcé mon sentiment que le récit était exact. On ne m’a pas convoqué pour éclaircissement. On n’a pas lancé d’enquête officielle. Quand j’ai vu que personne ne me demandait quoi que ce soit de manière officielle, mon sentiment que le récit était exact s’est renforcé. Je ne regrette rien de ce que j’ai fait durant les sept années écoulées. »

Trop à perdre

Affiche basée sur l'image d'al-Dura

Affiche basée sur l'image d'al-Dura

D’une certaine manière, Karsenty, n’est pas le genre de personnalité qu’on imagine mener une bataille judiciaire de plusieurs années et de nature à déchaîner les passions pour l’honneur d’Israël. Il semblait que l’intérêt principal de ce jeune fils d’immigrants d’Afrique du Nord était pour les affaires. A peine âgé de 21 ans, il créait une société de courtage d’actions à la Bourse de Paris. Et Karsenty de préciser : « Un jour, vous gagnez un million, et le lendemain vous pouvez perdre un million. C’est excitant. »

Jusqu’il y a dix ans, il travailla comme courtier et, en 1996, il créa une société de conseil commercial. Au milieu de l’année 2002, il trouva encore le moyen de briguer un siège au Parlement pour le compte d’un parti de centre-droit et perdit (avec un score de 3%) devant rien moins que l’actuel président, Nicolas Sarkozy (70%). L’un et l’autre habitent dans le même quartier luxueux de Paris : Neuilly. Karsenty a appelé son fils aîné Adam, du nom d’Adam Smith, économiste écossais du XVIIIe siècle, auteur du livre “La richesse des nations”. Et quand « tout cela sera terminé », dit-il, il veut se remettre à faire des affaires. Mais pour l’instant et depuis trois ans, il consacre tout son temps à l’affaire al-Dura, « pour que la vérité voie le jour », selon son expression.

Interviewé au téléphone par Haaretz, Karsenty déclare : « Israël est très haï en France. Il est perçu comme un Etat puissant et riche, dont l’armée se conduit comme les nazis. Ma décision de combattre en a révolté beaucoup, pas seulement dans l’establishment français, mais aussi dans la communauté juive ; pas une organisation juive ne me soutient. Beaucoup de Juifs et de non-Juifs m’ont dit que j’avais raison, mais qu’ils ne pouvaient pas me soutenir publiquement parce qu’ils ne peuvent combattre l’establishment. Ils ne veulent pas passer pour des trublions. Ils ont trop à perdre. »

Son intérêt pour l’affaire al-Dura a commencé en avril 2002, après qu’il ait vu un documentaire allemand diffusé par la télévision allemande, et selon lequel les soldats de Tsahal n’ont pas tiré sur l’enfant. Sa position actuelle est que le caméraman a mis en scène la célèbre séquence, l’a envoyée à Enderlin et lui a dit que l’enfant était mort. Selon lui, Enderlin n’a pas vérifié sa véracité et l’a diffusée. Selon sa thèse : dans les images diffusées ce soir-là, on ne voit pas de sang ; on ne voit pas de balles frapper le père et l’enfant ; et le garçon bouge à la fin de la scène. De plus, le nombre relativement faible de trous dans le mur qui se trouve derrière eux, rend irrecevable la possibilité que les soldats de Tsahal aient tiré sur le père et l’enfant durant de longues minutes. Il est parvenu à ces conclusions, dit-il, en se basant sur ce que ses camarades ont écrit dans la blogosphère, et sur ce qu’a dit le physicien Nahum Shahaf, membre de la commission d’enquête de Tsahal. Et Karsenty de conclure : « Rien dans ce film ne prouve que al-Dura ait été tué par balles, ni même qu’on lui ait tiré dessus, au cours de cet événement. »

Il a également des explications pour le fait que l’Etat d’Israël ne se range pas à ses côtés : « En Israël, on a voulu oublier toute l’affaire. Je combats pour l’histoire, alors qu’eux, ils travaillent pour leur salaire de fin de mois. Il y a des gens qui ont peur des moyens de communication, car si leur nom figure du mauvais côté dans cette affaire, en compagnie de ‘cinglés’, leur carrière s’arrêtera là. Mais je ne me plains pas. J’ai choisi une voie spécifique. Vous savez, j’aurais pu aller vendre des légumes. »

Alors, que pensez-vous qu’il s’est passé au carrefour de Netzarim ?

Je ne sais pas ce qui s’est vraiment passé là-bas. Mais ce que je sais, oui, c’est que le film que nous avons vu n’est pas la vérité.

Réaction du porte-parole de Tsahal: « Tsahal s’est adressé, à plusieurs reprises, à France 2 pour demander à recevoir le matériau brut [rushes] qui a servi à préparer le reportage [diffusé en 2000], et il n’a pas obtenu de réponse. Une autre démarche a été faite, le 10 septembre 2007, après que nous ayons appris qu’il était dit dans le jugement qu’il n’y avait pas eu de démarche officielle de cette sorte de la part de Tsahal. Tsahal ne prend pas position sur le jugement, tout ce que nous demandons, c’est que l’intégralité du matériau nous soit transmis pour analyse, afin de compléter l’examen [des faits] et de chercher à découvrir la vérité dans cette affaire. »

Réaction de France 2 : Dans une lettre adressée au directeur du bureau du Premier ministre, Raanan Gissin, la chaîne précise qu’elle « a lu avec stupeur la lettre de Dany Seaman, pleine de calomnies et de semi-vérités. » La chaîne souligne qu’elle est prête à collaborer à toute enquête officielle et professionnelle qui se déroulera conformément aux normes internationales et avec accompagnement judiciaire. France 2 ajoute qu’elle est disposée à aider Jamal al-Dura, le père de l’enfant Mohammed, qui a fait savoir publiquement qu’il avait l’intention de faire procéder à l’exhumation du cadavre de son fils.

L’énigme de la commission d’enquête

Yom Tov Samia, alors commandant de la région sud

Yom Tov Samia, alors commandant de la région sud

La commission d’enquête, constituée suite à la mort de Mohammed al-Dura, par le général Yom Tov Samia, alors commandant de la région sud, n’a jamais publié le rapport de ses résultats, ni sa composition. Même la date de sa création n’est pas connue.

En réponse aux questions adressées à Samia, aujourd’hui simple particulier, concernant les conclusions de la commission, celui-ci m’a dirigé vers le porte-parole de Tsahal, qui a fait savoir : « Suite à l’événement, le commandant de la région sud avait décidé de procéder à une enquête de commandement. A la tête de l’équipe se trouvait Samia, et, entre autres membres de l’équipe, il y avait le physicien Nahum Shahaf (chargé de l’enquête professionnelle), des agents des services secrets, plus des experts et des officiers. Le travail achevé, les résultats ont été remis au chef du département des opérations et portés à la connaissance du Chef d’Etat-major, et, en coordination avec eux, les principaux résultats ont été présentés lors de directives à la presse. »

Le porte-parole de Tsahal n’a pas déféré à la demande de Haaretz, qu’on lui remette l’ordre de mission de la commission, ou les noms de ses membres. Le ministère de la Défense a fait savoir qu’une copie du rapport figurait dans les archives de Tsahal, mais que « du fait que dix ans ne se sont pas écoulés depuis la date de la mise en œuvre de l’enquête, le règlement qui s’applique à elle, conformément à la justice militaire, ne permet pas la consultation du matériau. »

La nomination de Shahaf, qui n’avait aucune fonction militaire ni policière officielle, à cette époque, suscite la critique du fait des doutes qu’il avait émis, dans le passé, sur l’identité de l’assassinat du Premier ministre, Yitzhaq Rabin. Un autre membre de la commission, Yosef Doriel, un particulier, lui aussi, avait été exclu de la commission, par Samia, au milieu du travail. Six ans plus tard, dans le cadre d’une plainte en diffamation déposée par Doriel, la juge, Shoshana Almog, se référa à son travail au sein de la commission – mais pas à l’enquête dans son ensemble – et établit que « son enquête sur l’événement avait été incompétente… non professionnelle et non scientifique. »

Il ressort d’une vérification de Haaretz qu’au moins trois autres personnes, dont certains avaient une fonction officielle, ont fait partie de la commission. Ils sont interviewés ici pour la première fois.

Meir Danino, docteur en physique et directeur scientifique de la société “Elisara” : « J’ai signé le rapport qui a été présenté à Yom-Tov Samia, et selon lequel les tirs qui ont atteint l’enfant Mohammed al-Dura ne pouvaient provenir des soldats de Tsahal, en raison de la direction du tir. Mon rôle dans la vérification a consisté à analyser les films-vidéo et les images qui ont été diffusées par la télévision française. »

Barni Schechter, lieutenant de police à la retraite, expert en balistique et ancien directeur du laboratoire d’armes au laboratoire d’identification criminelle de la police israélienne : « J’ai été invité à faire partie de la commission par Samia. Comme le mur où se trouvaient les trous faits par les tirs avait été démoli, nous ne disposions que de la vidéo et de l’angle de tir. J’ai regardé la vidéo des dizaines de fois et j’ai collaboré à la reconstitution qui a eu lieu dans le Néguev. J’ai estimé que les tirs ne venaient pas de la direction de Tsahal, mais la destruction du mur nous a privés de 95% des pièces à conviction. Je n’ai rédigé aucune recommandation, car je n’ai aucune certitude. En tant qu’homme de laboratoire, je ne serais pas allé en justice avec des preuves de ce genre, qui ne mènent nulle part. »

Le lieutenant Elliot Springer, homme de laboratoire, a fait partie, lui aussi, de la commission. Mais il est encore en fonction et le porte-parole de la police ne l’a pas autorisé à se faire interviewer.

Que voit-on sur l’enregistrement ?

La dernière minute de cassette

La dernière minute de cassette

Il y a quinze jours, j’ai visionné une cassette vidéo de 18 minutes, à partir de laquelle Enderlin a réalisé son reportage de septembre 2000, et qui sera remise au tribunal de Paris, le 14 novembre. Durant les 10 premières minutes est filmée une manifestation au carrefour de Netzarim : Des dizaines, peut-être même des centaines de gens jettent une pluie serrée de pierres en direction de la position de Tsahal. Tous sont en habits civils, certains d’entre eux sont des enfants de moins de dix ans. Des cocktails Molotov sont lancés vers la position de Tsahal, et certains s’enflamment.

Durant ces [dix] minutes, on n’observe aucune réaction de la position de Tsahal, et on entend le premier tir, dont l’origine n’est pas visible sur la vidéo, aux environs de la dixième minute. Entre la dixième et la quatorzième minute, le caméraman procède à deux interviews sur le carrefour même. Les deux interviewés sont à portée de vue, droit dans la direction de la position de Tsahal.

A la quatorzième minute, des tirs plus fréquents commencent à se faire entendre. Des policiers palestiniens en uniforme tirent avec les armes qu’ils ont en main, et des Palestiniens en vêtements civils, qui se trouvent à portée de tir de Tsahal, fuient l’endroit. C’est à la quatorzième minute et demie que, pour la première fois, l’on voit sur la vidéo, Mohammed al-Dura et son père, recroquevillés derrière un baril de béton. La caméra se déplace vers la droite et vers la gauche et ne se concentre pas sur eux. Elle revient à eux de temps en temps, jusqu’à la seizième minute environ.

Le père et le fils apparaissent à nouveau à partir de la dix-septième minute et jusqu’à la fin de l’enregistrement, durant une minute – ce sont les images qui ont été diffusées dans le monde entier. Le père est contre le baril de béton et agite la main, tandis que l’enfant essaie de se mettre à l’abri contre lui. A ce moment, on entend des tirs rapprochés. Sur la dernière image, on voit Mohammed lever la tête.

(Traduction: Menahem Macina)